6 juin 1944: 5 Heures – Largage sur la DZ « V » à Varaville
D’après un extrait du livre de Neil Barber «
Au-dessus de la Manche, la largage principale, qui comptait plus de 250 appareils, avait commencé́ son approche de la Normandie.
À quinze minutes de l’objectif, les émetteurs Rebecca des appareils furent mis en marche. Devant eux s’étendait un énorme nuage de poussière provoqué par le bombardement de la batterie de Merville. Pour ceux qui se dirigeaient vers la DZ « V », cela, ajouté à la proximité́ de la zone de largage par rapport à la côte et au fait que les aides à la navigation ne fonctionnaient pas exactement comme prévu, rendait très difficile toute correction de cap pour les pilotes de la RAF. C’est dans ce contexte que les avions et les planeurs de transport commencèrent à arriver.
Puis la flak ouvrit le feu. Avant le largage, onze planeurs de transport Horsa devaient atterrir sur la DZ/LZ « V » avec des jeeps, du matériel et des approvisionnements destinés au 9e bataillon parachutiste et au 1er bataillon parachutiste canadien, au QG de la 3e brigade parachutiste, à la 224e ambulance de campagne (aéroportée), aux sapeurs des 3e et 591e escadrons parachutistes et, enfin, à la 4e batterie antichar aéroportée. Cependant, seuls deux planeurs parvinrent à repérer la LZ et à s’en approcher tant bien que mal.
L’un d’eux, le Horsa Chalk n° 261, piloté par le lieutenant Chris Dodwell et le sergent Basil Osborne, se posa sur son bord sud-ouest, près de Petiville. L’autre se posa dans près d’un mètre d’eau, dans la zone inondée de Briqueville, juste au sud de Robehomme. Il s’agissait du Horsa Chalk n° 264, piloté par le sergent-chef A. Gardner et le sergent A. Oliver, qui transportait une cargaison destinée au 1er bataillon parachutiste canadien
Des autres, il n’y eut aucun signe.
Puis arrivèrent les avions de parachutage. Vingt-neuf Dakotas transportaient le 9e bataillon parachutiste.
Vic Newcomb, de la 3e section de la 224e ambulance de campagne (aéroportée), rattachée au 9e bataillon, voyageait à bord de l’appareil 330:
« De temps à autre, l’avion était secoué par l’explosion d’un obus antiaérien, un peu à distance de nous, mais notre trajectoire me semblait devenir quelque peu erratique et, à coup sûr, nous étions ballottés et secoués dans tous les sens. Il y avait un fond sonore qui n’était pas là auparavant ; il y avait déjà̀ suffisamment de bruit dans l’avion lui-même, mais maintenant un bruit de fond venait de l’extérieur et nous faisait prendre très, très clairement conscience que nous n’étions pas des visiteurs particulièrement bienvenus dans le nord de la France ».
Jack Stothers sautait du même appareil :
«Lorsque nous avons reçu l’ordre : « Debout, accrochez-vous », l’adrénaline a commencé́ à monter. C’était parti, nous allions sauter. J’étais le n° 2. Pendant la largage, j’avais une civière attachée à moi, une pioche de terrassier de taille normale, une pelle et deux couvertures fixées à mon équipement ».
Vic Newcomb :
« Le largage lui-même, lorsque nous avons reçu le signal et que nous sommes sortis, est arrivé́ très soudainement. Je me suis alors retrouvé dans une atmosphère complètement différente. Le bruit de l’avion avait cessé ; on pouvait voir les balles traçantes ; seuls quelques obus antiaériens éclataient par intermittence et la nuit était très sombre. Je n’avais pas la moindre idée de ce vers quoi je descendais. C’était relativement calme et il n’y avait aucun repère visible. Lorsque je suis finalement arrivé en bas, je me suis retrouvé suspendu à un arbre, pas très haut au-dessus du sol, mais le parachute s’était pris dans les branches et je n’étais donc qu’à une faible distance du sol. J’ai été surpris, en me libérant de mon parachute et en tombant les quelques mètres restants, de constater que j’avais de la boue jusqu’aux chevilles. La précision du largage ne correspondait pas à la confiance inspirée par le briefing que nous avions reçu auparavant, et je me trouvais dans un endroit que je ne pouvais absolument pas identifier, si ce n’est par la présence d’un grand nombre de grenouilles coassantes ».
Stothers atterrit lui aussi dans l’eau, mais ne vit personne autour de lui. Il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait :
« Nous avions des boussoles avec nous, mais elles étaient inutiles… C’était le genre de boussole qu’on trouve dans un cracker de Noël : dès que l’eau était entrée, l’aiguille et le cadran s’étaient désolidarisés. Vous n’aviez plus aucune direction ; vous entendiez seulement de temps à autre des rafales de tirs. Vous saviez qu’il y avait quelqu’un par là, alors vous continuiez dans la direction d’où venait le tir. Vingt-six Dakotas larguaient le reste du bataillon canadien, soit environ 520 hommes ».
Le sergent Harry Reid, 5e peloton, compagnie « B », 1er bataillon parachutiste canadien :
« Le bruit des moteurs avait diminué́ et nous descendions maintenant lentement. La formation s’était resserrée et les autres appareils étaient parfaitement visibles à côté de nous. C’était rassurant, car nous savions que nous n’étions pas seuls. La plupart d’entre nous attendaient silencieusement ce qui allait arriver. L’air était relativement calme et stable. J’étais tendu, mais rien d’inhabituel avant un saut de nuit. Les trente à quarante kilos de matériel que nous transportions tous étaient gênants. Dans la plupart des cas, ils étaient solidement attachés à notre jambe, en plus des armes que nous portions dans les bras. Le largueur de la RAF nous donna l’avertissement de dix minutes et nous fûmes tous immédiatement en éveil. Je commençai à m’occuper de mon équipement et réalisai que tous les autres sauteurs faisaient de même. J’étais maintenant nerveux et agité, mais je n’étais pas seul. Dix-neuf hommes s’affairaient sans vraiment rien faire. « Debout ! » Même si je m’y attendais, cela me fit un choc. La réalité́ de la situation ne s’était toujours pas imposée à mon esprit. (Nous y sommes vraiment !) Je me hissai sur mes pieds. Ce n’était pas facile avec tout le matériel et l’avion qui commençait à tanguer et à virer. Je saisis la ligne d’ancrage de la main gauche, mon mousqueton dans la droite. « Accrochez-vous. » J’enclenchai brutalement mon mousqueton sur la ligne d’ancrage et me mis à tirer dessus avec force pour m’assurer qu’il était bien verrouillé. Pour la première fois en tant que parachutiste, j’eus la vision de m’écraser au sol sans parachute parce que je ne m’étais pas correctement accroché. (J’aurais aimé́ avoir un parachute de réserve comme aux Etats-Unis !) Je fus satisfait de constater que le mousqueton était verrouillé. La ligne sautait de haut en bas sous les manipulations des sauteurs, alors je suppose que je n’étais pas le seul à la malmener. « Feu vert ! Allez, allez, allez ! » Nous avancions rapidement ; nous étions censés avancer lentement et régulièrement, pied droit en avant, mais tout le monde poussait et se bousculait. Soudain, il n’y eut plus personne devant moi, seulement une grande porte béante et rien de visible au-delà̀. « Allez, allez, allez ! » Mon Dieu, qu’il faisait sombre ! Je sortis par la porte et entrai dans le calme de l’air extérieur et, comme cela m’a toujours frappé, dans un silence profond. Je sentis le parachute sortir du sac et la forte traction de son ouverture ; je saisis les suspentes et levai la tête pour vérifier ma voilure quand — « WHUMP » — je heurtai le sol sans y être préparé́. Bon sang ! À quelle hauteur étions-nous lorsque nous avons quitté́ l’avion ? J’étais un peu secoué, mais pas blessé ».
Le lieutenant Norm Toseland, commandant le 5e peloton, compagnie « B », 1er bataillon parachutiste canadien :
« Lorsque le feu vert s’alluma pour le saut, il était très difficile d’atteindre la porte du Dakota C-47, car l’avion tanguait et faisait des embardées pour éviter les tirs antiaériens. Un membre de l’équipage se tenait à la porte pour aider les paras lourdement chargés à sortir et criait « Bonne chance ! » tandis que chaque homme s’élançait dans le vide pour aller affronter l’ennemi. J’étais le dernier des dix-huit hommes à sauter et, lorsque mon parachute s’ouvrit, tout devint très calme tandis que les moteurs de l’avion s’éloignaient. On ne pouvait pas voir le sol avant de le percuter, d’atterrir dans un arbre ou sur le toit d’un bâtiment. Heureusement, j’effectuai un atterrissage à sec dans l’arrière-cour d’une ferme ».
Le soldat Lionel Trudell sauta du même Dakota :
« Il faisait assez sombre, il y avait un peu de lune et beaucoup de vent. Je suppose que j’étais tellement excité que je n’ai vraiment rien remarqué. J’ai plutôt bien atterri. Ensuite, nous avions le parachute britannique : on tourne la boucle et on frappe dessus, et le harnais tombe. Quand j’ai touché́ le sol, j’étais tellement excité que j’ai pris mon couteau et j’essayais de couper les maudites sangles autour de mes jambes ! Puis je me suis souvenu : tout ce que j’avais à faire, c’était de tourner la boucle et de la faire sauter ! »
Le soldat William J. Brady, du 5e peloton, compagnie « B », remarqua que son Dakota semblait voler très bas et n’avait pas réduit sa vitesse au moment du saut.
« Le souffle de l’hélice lui arracha son casque et son fusil se détacha : À cause des nuages nocturnes et de la lumière partiellement atténuée d’une demi-lune, j’ai pris la rivière Dives pour une route et je n’ai pas songé à me préparer à un amerrissage en me dégageant du harnais un ou deux pieds avant de toucher le sol. Je suis arrivé́ au bord de la rivière mais je ne pouvais pas remonter la berge et, si le soldat V. W. Hodge n’était pas arrivé et ne m’avait pas secouru, je me serais certainement noyé́ ».
Hodge tira Brady hors de la boue par son parachute.
Il n’avait pas atterri sur la DZ mais, ironiquement, à environ 90 mètres au sud de son objectif, le pont de Robehomme.

Le capitaine Colin Brebner, médecin du bataillon, voyageait dans le deuxième des deux appareils transportant le groupe de commandement, conformément aux ordres du brigadier Hill. Le major Jeff Nicklin, commandant en second, se trouvait également à bord. Brebner, avec son ordonnance Bill Adams derrière lui, sautait troisième depuis l’arrière de la colonne :
« Tout à coup, tout le monde comprit que les points lumineux qui montaient étaient des balles traçantes. En comprenant cela, je me rappelai que les DC-3 n’avaient pas de réservoirs d’essence anti-perforation. Pourtant, notre avion ne semblait effectuer aucune manœuvre d’évitement et, une fois la côte franchie, il n’y eut plus de ces « Etoiles filantes » venant dans la mauvaise direction. Comme prévu, le feu rouge s’éteignit et le feu vert s’alluma. Il y eut beaucoup de bruit près de la porte tandis que les hommes sortaient, puis soudain la file d’hommes se dirigeant vers l’arrière de l’avion s’arrêta et, quelques secondes plus tard, le feu rouge se ralluma alors qu’il restait environ six hommes dans l’appareil. Une pensée horrible me traversa : « Est-ce que nous allons finir par retourner en Angleterre ? » Heureusement, nous avions un excellent pilote, qui fit un large cercle et revint en direction de la DZ. À nouveau, le rouge passa au vert et les six derniers sortirent sans difficulté́. Une fois le parachute ouvert, je m’émerveillai encore de voir à quel point tout devenait soudain absolument silencieux et de constater quelle belle nuit c’était. Une lune voilée se trouvait à mi-hauteur dans le ciel ; l’avion et son vacarme étaient maintenant loin derrière moi et je pus m’orienter immédiatement, reconnaissant la route Varaville–Le Mesnil, la ligne électrique bien au sud et la zone du rendez-vous : un largage parfait effectué par un pilote expert. À ce moment-là̀, mon sac de jambe se balançait doucement sous moi et le sol montait rapidement à ma rencontre. Je pensais justement : « C’est du gâteau », lorsque soudain je cessai de descendre. Je n’avais pas remarqué que je dérivais en arrière et, en levant les yeux, je vis que mon parachute s’était pris dans l’extrémité́ extérieure d’un arbre en forme de parasol, au feuillage épais. »
Au sol, Dan Hartigan, compagnie « C », 1er bataillon parachutiste canadien, sentit que quelque chose n’allait pas :
« Il y avait trop peu de transports au-dessus de la zone de largage et ils ne volaient pas tous dans la même direction. Les hommes déjà̀ au sol commençaient à comprendre qu’il y avait eu un sacré raté. On leur avait dit en Angleterre : « Si certains d’entre vous se perdent, attendez la force principale qui arrive. Elle viendra du nord vers le sud et vous pourrez vous orienter grâce à cela. » Et voilà maintenant des transports qui volaient dans plusieurs directions ! Les trois Dakotas du 3e escadron parachutiste du génie royal commencèrent eux aussi leur approche ».
Le capitaine Geoff Smith, commandant la 3e troupe, voyageait avec la 11e section :
« En atteignant la côte de Normandie, nous rencontrâmes immédiatement la flak et des manœuvres d’évitement furent effectuées. Lorsque le feu rouge s’alluma dans l’appareil 279, l’avion monta fortement et la colonne se retrouva à s’effondrer sur le plancher ; j’avais la tête dans les toilettes ! Le vert s’alluma avant que tout le monde ait récupéré́. La 10e section voyageait à bord de l’appareil 278. »
Le caporal Bob Sullivan était le n° 9 :
« Nous avons reçu l’ordre : « Debout » et « Accrochez-vous ». Nous avons effectué́ la procédure de sécurité́, qui consistait à vérifier l’homme devant soi. Vous faisiez face à la porte, ou à l’arrière de l’appareil, puis vous opériez un demi-tour et vérifiiez l’homme derrière vous ; vous aviez ainsi une double vérification. Ensuite nous nous rasseyions. Quelqu’un communiquait avec le pilote par l’interphone. Il nous disait combien de temps il nous restait. Environ deux minutes avant le saut, le rouge s’alluma. Nous nous sommes donc levés… Il fallait sortir aussi vite que possible, alors nous nous sommes resserrés derrière le premier homme à sortir et le vert s’est allumé́ ; le saut a commencé́. Puis, pour une raison quelconque, l’avion s’est incliné. Il s’est redressé, mais cela s’est produit au moment où les cinq premiers gars sautaient… J’avais la ligne statique dans la main gauche et le fusil dans la droite et je suis passé par-dessus bord, mais j’ai tenu la ligne statique. Certains gars ne l’ont pas fait et se sont retrouvés complètement au sol ou par-dessus les sièges, qui couraient dans le sens de la longueur de chaque coté́ du fuselage. Le temps que nous nous relevions, un certain temps avait passé́, peut-être quelques secondes… Les avions volent à 120–130 miles à l’heure et une seconde, c’est long ; trois ou quatre secondes, c’est une éternité́ ! Nous étions donc assez largement dispersés ».
Dans le troisième appareil commença le saut du lieutenant Ted Baillie et de sa 12e section, mais un obus antiaérien explosa à l’extérieur de la porte au moment où le douzième homme la franchissait. Le choc et la violente manœuvre d’évitement de l’avion laissèrent une nouvelle fois les sapeurs restants au sol. Cela eut pour conséquence que leur colonne s’étira ensuite de Varaville à Robehomme, sur environ trois kilomètres. Le dernier homme à sortir, le lieutenant Williams, atterrit au sommet d’une colline au sud de l’église de Robehomme. Le sergent Bill Poole atterrit sur le mur extérieur d’un cimetière, perdit l’équilibre et s’effondra sur une tombe recouverte d’une plaque de verre qui se brisa en mille morceaux. Étourdi, il se redressa pour se retrouver face au canon d’un fusil, ce qui lui donna « un moment extrêmement pénible ». Juste à temps, il reconnut que le soldat qui s’apprêtait à tirer était le sapeur qui avait sauté́ après lui. Les deux hommes quittèrent le cimetière ensemble. Deux appareils transportaient des sapeurs de la 2e troupe du 591e escadron parachutiste du génie royal (Antrim), dont la mission était de faire sauter les canons de la batterie de Merville une fois celle-ci prise par le 9e bataillon.
Le sapeur Bernard McDonough voyageait dans la colonne commandée par le lieutenant Jock Hinshelwood.
« Une fois encore, l’avion était secoué. Je suis sorti et, sur nos jambes, nous avions des sacs de paquetage qui pesaient environ 45 kilos, remplis de toutes sortes de matériel, de munitions supplémentaires et d’explosifs. Je l’ai libéré́, en le faisant descendre à la main sur main sur une vingtaine de pieds. Alors que j’approchais pour l’atterrissage, j’arrivais au-dessus d’arbres. Malheureusement, je suis resté suspendu dans les arbres tandis que tout se déroulait autour de nous, ce qui n’était pas très agréable. Pour connaitre exactement ma hauteur, j’ai saisi la corde, car le sac de paquetage était suspendu environ six mètres plus bas, et j’ai constaté́ qu’il se balançait encore ; je savais donc que j’étais à plus de six mètres de haut. J’ai sorti mon couteau de combat, remonté la corde et coupé le sac, je l’ai libéré́ et j’ai attendu de voir où il tombait et quelle distance supplémentaire cela représentait, sachant parfaitement qu’en libérant mes sangles du parachute, je pouvais glisser d’environ deux mètres puis tomber. Je fis cela et tombai dans une zone marécageuse que les Allemands avaient inondée ».
Son officier, le lieutenant Hinshelwood, atterrit lui aussi dans la zone inondée à l’est de la DZ.
Le transmetteur Harry Read, section « J », QG de la 3e brigade parachutiste :
« Aucun reproche à faire à la RAF. Il faut beaucoup de courage pour essayer de garder un cap stable et foncer droit dans ce barrage d’obus antiaériens et d’armes légères, car nous sommes arrivés à 600 pieds. Même moi, je pourrais toucher quelque chose à 200 yards. Alors, bravo à ces gars qui sont entrés, mais ils n’ont pas ralenti. Je le jure, ils n’ont pas ralenti. Lorsque j’ai franchi cette porte, le souffle relatif au déplacement de l’air m’a frappé́. Je n’avais jamais subi un tel courant d’air auparavant ! Depuis 600 pieds, il ne faut qu’un peu plus de soixante secondes pour atteindre le sol… Impossible d’écrire ses mémoires pendant la largage ! Regardez autour de vous ; voyez tout ce qui monte, les balles traçantes, sachant qu’il y a cinq balles entre chaque traçante. Et puis des avions qui descendent en flammes ».
Il eut ensuite des difficultés avec son sac de paquetage :
« J’ai tendu la main et je n’arrivais pas à l’atteindre parce que mon harnais me tirait les bras vers le haut. Je devais atteindre un levier qui libérait le sac de paquetage, mais je ne pouvais pas l’atteindre. Il était trop lourd pour que je puisse le ramener sur mon genou jusqu’à la hauteur nécessaire. À ce moment-là̀, je me suis dit : « Tu pourrais te casser la jambe ici, Harry ! » C’est pourquoi atterrir dans l’eau était une mauvaise solution à ce problème. Mais, bien sûr, cela créait d’autres problèmes ».
Le père Leslie Beckingham de la 224e ambulance de campagne (aéroportée) voyageait à bord de l’appareil 276 :
« Il me sembla que nous étions restés incroyablement peu de temps au-dessus de la Manche. Lorsque nous atteignîmes la côte française, les choses commencèrent à se produire. De toute évidence, les pilotes des appareils furent surpris par la quantité́ de flak qui venait à notre rencontre. Il n’était pas facile de se mettre en position dans l’avion, prêt à sauter, alors que l’appareil effectuait des manœuvres d’évitement, pas plus qu’il n’était facile pour le pilote d’être certain que nous étions exactement au-dessus de la zone de largage lorsque le moment de presser le voyant rouge arrivait. Cependant, finalement, il s’alluma, puis le feu vert, et le premier homme de notre colonne partit vers la Normandie. À ma connaissance, notre colonne sortit assez facilement, mais j’étais trop nerveux pour savoir exactement comment les choses se déroulaient. J’entendis avec joie mon parachute s’ouvrir et, en regardant vers le bas, il me sembla que nous tombions dans un champ de maïs. Ce fut l’atterrissage le plus doux que j’aie jamais effectué. J’atterris avec une éclaboussure dans un fossé́ et, dans mon empressement à me dégager de mon parachute pour pouvoir en sortir, je perdis une partie de mon équipement. Il ne s’agissait cependant pas de grimper sur un sol sec : en sortant du fossé, je me retrouvai dans les marais que les Allemands avaient inondés deux semaines avant le Jour J. Tout près de moi se trouvait mon bon ami Phillips, ainsi qu’un certain nombre d’autres hommes qui se relevaient, encore sous le choc, je suppose, de l’atterrissage dans l’eau et découvrant combien leur équipement détrempé́ était devenu lourd. Il n’y avait certainement aucun signe de l’ennemi et, à part le crépitement lointain des mitrailleuses, la nuit était très calme et semblait remarquablement paisible, compte tenu du fait que nous nous trouvions maintenant en France occupée. Phillips et moi avons dit une brève prière pour demander conseil et avons rejoint les autres hommes pour décider dans quelle direction partir ».

Partout dans la région, les hommes se regroupaient avant de rejoindre leurs DZ et leurs rendez-vous respectifs.
Jock Ramage, 224e compagnie parachutiste indépendante :
« Le brouillard provenant des bombes autour de la batterie dérivait à travers le champ et le son du cor de chasse était audible, rassemblant le 9e bataillon et la compagnie canadienne vers leurs objectifs ».
Le major Jeff Nicklin, commandant la compagnie de QG et commandant en second du 1er bataillon parachutiste canadien, atterrit dans Varaville même. Son parachute s’accrocha au toit d’une maison et plusieurs Allemands l’aperçurent et tirèrent sur lui, mais il se libera en coupant les suspentes et se mit à couvert. Il progressa de bâtiment en bâtiment, tandis que des Allemands excités le traquaient :
« Les Allemands étaient vraiment affolés à Varaville. Ils couraient dans la ville comme des fous et tiraient sur tout ce qui bougeait. Même une vache qui se déplaçait recevait une rafale de mitrailleuse. Ils étaient tellement nerveux qu’ils se déplaçaient par groupes de deux ou trois pour se donner du courage ».
Il lui fallut une heure pour sortir des bâtiments et gagner les champs, où il rejoignit d’autres Canadiens et se dirigea vers leur rendez-vous.
Le lieutenant Ken Arril, commandant le 6e peloton, compagnie « B », eut le malheur d’atterrir à l’intérieur même du point fortifié de Varaville. Ce faisant, il tira sur une silhouette qui s’approchait de lui, mais fut simultanément blessé par une grenade lancée par le même homme. Arril fut capturé et conduit dans un abri. Il avait tiré́ sur l’officier commandant le point fortifié et l’avait grièvement blessé

Le lieutenant Ken Arril ne fut pas le seul à connaitre pareil malheur. Pendant la largage du caporal George MacKechnie, du détachement de la 224e ambulance de campagne (aéroportée), une mitrailleuse ouvrit le feu et il pouvait voir et entendre les balles frapper le métal de la civière suspendue sous lui et traverser également son parachute. À environ 45 mètres du sol, il fut touché au bras gauche et atterrit ensuite sur la bande extérieure de barbelés du point fortifié. Les suspentes compliquant ses mouvements, il se dégagea du fil de fer et s’effondra dans un creux juste à l’extérieur pour reprendre des forces. Après quelques minutes, alors qu’il s’apprêtait à repartir, il fut pris dans le faisceau d’une lampe torche. Alors qu’il s’attendait à être abattu, une voix cria : « Hände hoch ! » Un groupe de soldats se rassembla autour de lui en discutant, semblant décider de lui laisser la vie sauve. Il s’agissait de Russes, qui l’escortèrent ensuite à l’intérieur du point fortifié.

À quelques centaines de mètres, David Markwick, de la 3e section de l’ambulance de campagne, subit lui aussi le feu des mitrailleuses, qui criblèrent son parachute. Il atterrit ensuite sur le toit de la guérite du château de Varaville, où il parvint à gagner une plateforme devant l’une des lucarnes. Il retira son harnais, s’attendant pleinement à être abattu, mais, comme rien ne se produisit, décida de rester allongé là afin de ne pas attirer l’attention.

Dans la zone du château elle-même, après avoir vérifié́ la présence éventuelle de troupes ennemies, le petit groupe d’hommes de la compagnie « C » du major Murray MacLeod s’était dirigé vers la guérite. De lourds nuages bas et épars passaient au-dessus de la zone, faisant alterner la nuit entre une demi-clarté lunaire, où il était possible de distinguer les silhouettes des constructions à une centaine de mètres, et l’obscurité́ totale. Devant eux, la longue allée menant à la guérite était visible, bordée de peupliers d’Italie et d’un fossé antichar sur son coté́ sud. Ils utilisèrent ce fossé pour s’approcher de la guérite.

Le caporal John Ross :
« J’avais été envoyé́ du coté́ de la ville de la guérite et la plupart des autres étaient partis de l’autre côté́. En passant devant la fenêtre, la première que nous rencontrâmes, j’entendis ce que je pris pour des pas à l’intérieur de la pièce ».
Il prépara donc une bombe Gammon :
« Quoi qu’il en soit, je gardai le doigt sur cette petite languette. Je pensais lancer ma grenade dans la pièce. Alors que j’hésitais, je réalisai soudain que les pas que j’entendais étaient ceux des gars de l’autre côté́ du bâtiment ! J’ai donc dû remettre la capsule sur ma grenade. Lorsque nous arrivâmes à l’arche de la guérite, c’était là que passait la route principale, juste devant cette arche ».
Aucun bruit ne venant de l’étage supérieur, Balfour Swim et Fred Rudko montèrent et le trouvèrent vide, à l’exception d’autres lits superposés encore chauds. Comprenant que le bâtiment était désormais aux mains des leurs, David Markwick descendit du toit et se dirigea vers le village.

La position de la guérite fut consolidée : Swim surveillait la porte occidentale, qui donnait sur la route principale, tandis que Rudko surveillait la porte par laquelle ils étaient entrés. La position de Rudko permettait également de maintenir le contact avec le personnel du fossé antichar, où le reste des hommes du major MacLeod prit des positions de tir couvrant le point fortifié.
Le lieutenant « Chug » Walker revint des maisons situées à l’extrémité́ de la zone de largage avec quelques égarés supplémentaires. Harold Croft, qui avait atterri sans problème mais n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait, était l’un d’eux :
« Après avoir parcouru une certaine distance, nous sommes tombés sur le lieutenant Walker, qui savait où il était ; inutile de dire que nous l’avons suivi. Soudain, une mitrailleuse se mit à tirer quelque part devant nous. Personne n’avait besoin de me dire de me jeter au sol ! C’est venu naturellement. Lorsque les tirs cessèrent, nous continuâmes notre chemin vers le château. »
Le lieutenant Walker informa le major MacLeod que les bâtiments qu’il avait inspectés avaient eux aussi été récemment évacués par les Allemands. Par conséquent, il semblait que tous les soldats ennemis des environs de Varaville étaient désormais retranchés dans le point fortifié, dans le blockhaus à deux étages situé à environ 80 mètres à l’ouest de la guérite, ou patrouillaient dans la zone de largage. Le lieutenant Walker reçut ensuite l’ordre de prendre quelques hommes et de tenter de déloger l’ennemi du blockhaus à deux étages, et se rendit donc à la guérite. Peu après, ils entendirent soudain le bruit de véhicules qui approchaient.

John Ross :
« Il faisait maintenant complètement noir. Il n’y avait aucune lumière et, lorsque ces véhicules sortirent, nous ne pouvions pas les voir ; nous pouvions les entendre, mais pas les voir. Je dirais qu’il y avait trois voitures, pas de camions. Elles sortirent et passèrent à moins de trois mètres de nous ; nous devions être quatre ou cinq de ce côté du bâtiment. Je me souviens du lieutenant — je ne sais plus si c’était Walker ou quelqu’un d’autre — qui cria : « Ne tirez pas ! Ne tirez pas ! » Les véhicules s’éloignèrent donc. Nous avions des Allemands juste devant nous, à cinq ou six mètres… Il ne voulait pas révéler que nous étions sur le point d’attaquer le complexe du blockhaus ».

L’attaque du blockhaus fut ensuite organisée. Elle avait initialement été prévue comme une attaque de la taille d’un peloton.
John Ross :
« Je me suis installé́ dans le fossé́ du coté́ de la ville, juste à coté́ de ce bâtiment, la guérite, et je dirais que nous étions environ quatre dans le fossé́. Notre tâche — je ne me souviens plus qui nous l’avait donnée, probablement le même lieutenant — consistait à remonter ce fossé en rampant vers le point fortifié et à l’attaquer de ce côté́. Pendant ce temps, je suppose que les autres avaient reçu leurs instructions pour avancer de l’autre côté́. Nous étions arrivés à mi-chemin, toujours dans le fossé́. Les orties étaient féroces ; le fossé en était rempli. Bien sûr, nous avancions à quatre pattes. À ce moment-là̀, j’avais une arme. Je ne me souviens plus d’où̀ elle venait, mais j’en avais une, et tout à coup l’une de ces satanées mitrailleuses ouvrit le feu sur nous. Jésus, c’était passé tout près ! Nous étions complètement exposés à cette mitrailleuse, mais nous avions contourné un petit virage en direction du blockhaus, et nous avons reculé́ d’environ trois ou quatre mètres pour mettre le coude du fossé entre nous et la mitrailleuse. La mitrailleuse tirait en fait le long de la route parce que nous pensions qu’elle tirait directement sur nous. Après nous être mis à l’abri, à environ cinq mètres de l’endroit où elle avait ouvert le feu, nous pouvions voir les balles traçantes ricocher sur la route. Puis ils commencèrent à pilonner la route au mortier. Ensuite ils cessèrent pendant un moment ».
Les Canadiens comprirent que la tâche était vaine :
« On nous dit de rester où nous étions et de couvrir la zone faisant face au village de Varaville. C’est là que nous avons passé́ le reste de la nuit ».
Le blockhaus à deux étages et le point fortifié étaient manifestement bien occupés, bien équipés et très actifs. Cependant, le largage principale s’était déroulée sans leur intervention et la première tâche de la compagnie « C » était donc accomplie. Malgré́ cela, les largages du 9e bataillon parachutiste et du 1er bataillon parachutiste canadien avaient été désastreux, seule une petite partie de chacun ayant réellement atterri sur la DZ « V ».
Le major MacLeod et le lieutenant Walker montèrent à l’étage supérieur de la guérite avec le soldat G. A. Thompson et retirèrent discrètement les châssis d’une fenêtre du côté́ sud du bâtiment, face au point fortifié. Dans la lumière intermittente de la lune, ils distinguaient à peine les silhouettes de l’emplacement et de plusieurs positions de mitrailleuses sur le parapet de la longue tranchée. Les deux officiers furent surpris par la taille de l’emplacement, pour ce qu’on leur avait dit être probablement une arme antichar d’infanterie. Quoi qu’il en soit, il ne pourrait être réduit que lorsque davantage d’hommes seraient arrivés et qu’un assaut contre le point fortifié pourrait être mené́.
À quelques centaines de mètres, sur la DZ, le médecin canadien, le capitaine Colin Brebner, avait atterri dans un arbre :
« Le tronc de l’arbre était à environ quatre mètres et demi. En regardant vers le bas, je voyais une cime plus petite sous moi, légèrement à droite et environ trois mètres plus bas. Je repassai en revue les instructions que j’avais reçues en cas de blocage dans un arbre. Premièrement, se débarrasser de tout l’équipement possible. Je larguai le sac de paquetage suspendu à une corde en défaisant celle-ci, puis je le laissai tomber. Le tronc de l’arbre était à bonne distance. Je regardai vers le bas : une petite cime se trouvait sous moi, légèrement décalée vers la droite et à environ trois mètres plus bas. Je repassai en revue les instructions reçues au cas où je serais bloqué́ dans un arbre. Premièrement, décharger tout l’équipement possible. J’avais largué le sac de paquetage attaché à une corde en défaisant celle-ci. Je laissai tomber les jumelles et l’étui à cartes et essayai de me débarrasser de mon revolver de service, mais il était maintenu trop solidement sous le harnais de mon parachute. Deuxièmement, grimper le long des suspentes en s’éloignant du tronc. Je me hissai jusqu’au bord de la cime et ramenai contre mon corps tout ce que je pouvais, en essayant de le dégager, mais sans parvenir à le faire bouger. Troisièmement, se balancer en tirant alternativement sur les suspentes proches et éloignées du tronc, et essayer d’attraper avec les mains ou les jambes une branche assez solide pour supporter son poids. Tout ce que je parvins à saisir fut constitué́ de petites branches qui cédèrent sous mon poids. À ce moment-là̀, mes bras se fatiguaient et, à force d’efforts, l’assise du parachute avait glissé́ jusqu’au creux de mes reins. À peu près à ce moment-là̀, des tirs éclatèrent dans la région de Varaville. Très sporadiques, et je me disais quel bon objectif je ferais si quelqu’un regardait simplement dans ma direction. Je n’étais pas encore paniqué, mais je compris que je devais me dépêcher. Quatrièmement : faire une corde avec les suspentes, en en coupant trois ou quatre et en les nouant ensemble ; la descendre jusqu’à sentir qu’elle touchait le sol, puis fixer son extrémité́ supérieure au harnais du parachute. Se libérer du harnais et glisser le long du brin unique de nylon jusqu’au sol. C’est alors qu’une difficulté́ apparut : comment fixer solidement la corde alors que, après tous mes efforts, le harnais avait glissé́ vers le haut, avec l’assise dans le creux du dos ? Avec l’épaisseur de ma veste de camouflage, je ne trouvais aucun endroit où attacher la corde de façon à pouvoir serrer les nœuds correctement. Je pensai que, si je pouvais atteindre le dispositif de libération rapide après avoir remonté́ les suspentes, je pourrais nouer la corde. En faisant cela, mes sangles de jambes tombèrent, mais quelque chose resta accroché derrière moi et me retenait par les bras. Je tirai de toutes mes forces lorsque l’obstacle se libera et je me retrouvai soudain suspendu par une seule sangle de jambe et un bras. Je remontai mon autre bras et essayai de me hisser main sur main, mais je compris rapidement que mes efforts précédents avaient rendu mes bras presque inutilisables. Je compris que je ne devais pas attendre plus longtemps, car je m’affaiblirais progressivement, et décidai de me laisser tomber. Je savais que les hauteurs sont très trompeuses la nuit, mais je pensais pouvoir me balancer vers le petit arbre situé plus bas et atterrir en même temps comme pour un saut en parachute, afin de minimiser les blessures. Je me balançai vers l’arbre, le manquai et atterris sur un sol dur, qui se révéla être une ornière de charrette. Je fus immédiatement très étourdi, mais retrouvai mes esprits en une ou deux minutes. Je sus immédiatement que mon poignet gauche était cassé, bien qu’il ne fût pas douloureux. Je restai tranquillement allongé une minute ou deux pour reprendre autant de calme que possible. Je palpai ensuite mes cuisses : aucune fracture ni douleur particulière. Je bougeai mes genoux et mes chevilles : aucun signe de lésion. Je levai les yeux vers mon parachute qui se balançait très haut au-dessus de moi et compris que j’avais chuté d’environ douze mètres. Je me retournai sur le ventre et, en poussant avec mon bras droit, me mis à genoux puis, au prix de grands efforts, me remis debout. Je restai debout, très chancelant, et, à mesure que les tremblements diminuaient, fis un pas pour tomber aussitôt avec fracas, heureusement sur la droite, et retomber sur le dos. Je compris qu’un élément de mon bassin était fracturé et que j’allais rester là où j’étais. Une vingtaine de minutes s’étaient écoulées. Une guerre si courte. Je compris également, grâce à ma formation médicale, que je ne ressentais pas de douleur : le choc sur les nerfs est tel que, pendant un certain temps, la douleur est retardée. »
L’atterrissage du sapeur Bob Sullivan, du 3e escadron parachutiste, s’était bien passé, mais, en regardant autour de lui, il fut stupéfait de constater que personne d’autre n’était là :
« Habituellement, l’endroit où vous atterrissiez était jonché de matériel abandonné : parachutes, conteneurs, tout ce genre de choses. Là où j’avais atterri, tout était absolument intact. Pas une âme. En fait, c’était un peu effrayant, parce que vous vous attendez à voir beaucoup de gars autour de vous, tous en route vers leur rendez-vous. N’oubliez pas que le 9e bataillon, les Canadiens et nous-mêmes, la 3e troupe, aurions dû atterrir sur la DZ, mais très peu de gens ont atteint leur DZ ; la 3e brigade était dispersée dans toute cette satanée Normandie ! »

Sullivan avait atterri plus près de Cabourg, sur la côte, que de Varaville :
« Lorsque j’ai atterri, je savais à peu près où les conteneurs étaient largués avec le premier homme à sauter ; je connaissais approximativement la direction d’où̀ ils étaient arrivés. Je suis donc allé́ dans la direction qui, selon moi, ramenait aux conteneurs et nos instructions étaient : « Rendez-vous aux conteneurs parachutés », qui contenaient les explosifs et le matériel nécessaire. Il a dû me falloir quinze ou vingt minutes pour trouver le rendez-vous parce que j’étais très loin. J’ai rencontré́ un type qui venait vers moi, complètement désorienté́ ; il s’est joint à moi et nous nous sommes dirigés vers l’endroit où je pensais trouver les conteneurs. À mesure que nous approchions, on pouvait entendre des voix. L’autre chose, c’étaient les vaches qui meuglaient. Elles étaient perturbées par tout ce qui se passait et je me souviens distinctement qu’on pouvait les entendre : « MEUH ! » Lorsque j’ai atteint les conteneurs, des gars étaient déjà̀ là et commençaient à les ouvrir. Ils étaient entourés d’une sorte de protection fixée au dispositif de largage ; il fallait l’enlever avant de pouvoir ouvrir le conteneur. Nous avions également quelques chariots pliants dans les conteneurs. Il n’y avait aucune pièce détachée : il suffisait de serrer quelques écrous de roue et ils étaient faciles à monter. Il y avait une paire de poignées ; un homme dirigeait le chariot et l’on pouvait y fixer une corde à boucle, longue d’environ 1,80 mètre, avec une boucle en bois à l’autre extrémité́. On pouvait les relier pour former une longue corde, ou utiliser la courte longueur pour l’attacher au chariot et ainsi le tirer. Sur les seize hommes qui avaient atterri ou sauté, seuls douze atteignirent le rendez-vous. Résultat : nous ne pouvions pas emporter tout le matériel. Nous avons dû abandonner une certaine quantité́ d’équipement et nous nous sommes concentrés sur les explosifs et les accessoires. »
L’un des douze était son ami, le conducteur Les Turrell, qui avait atterri avec de l’eau jusqu’aux cuisses, détruisant ainsi les cigarettes qu’il avait soigneusement protégées dans ses guêtres. Pour les autres sections du génie qui avaient atterri dans la zone inondée, il était également impossible pour tout le monde de rejoindre les conteneurs au rendez-vous, surtout à cause des fossés « invisibles ». Cependant, pour quiconque se trouvait près d’un conteneur, les dispositifs lumineux Thomas fonctionnaient bien dans l’eau et indiquaient leur position, même lorsqu’ils étaient immergés jusqu’à un mètre.
Un autre sapeur, Bernard McDonough, du 591e escadron parachutiste, avait lui aussi atterri dans la zone inondée :
« J’avais le fusil Bren à ce moment-là̀ ; le cache-flamme était coincé dans la boue lorsque j’ai entendu quelqu’un arriver. Je me suis caché́ derrière l’arbre, ai sorti le couteau de combat et, heureusement pour nous deux, nous ne nous sommes pas attaqués l’un l’autre, car l’homme que j’allais attaquer était un parachutiste canadien qui avait été largué hors de sa route. À partir de là, nous avons rassemblé́ un ou deux autres gars qui avaient été largués de ma colonne et avons avancé à travers le marais ».
Le transmetteur de brigade Harry Read était un autre de ceux qui avaient subi un « atterrissage mouillé » :
« Première chose : se débarrasser du parachute. Deuxième chose : remonter son arme. Troisième chose : bien regarder autour de soi pour vérifier qu’on n’est pas en danger immédiat. Le fait d’avoir atterri dans l’eau me disait que je n’étais pas là où je devais être. Je voyais de petites lumières dispersées, mais notre zone de largage était censée être éclairée par un grand feu vert. Il n’y avait pas de feu vert. J’étais au mauvais endroit. Que faire ? Au nord, derrière moi, se trouvait Cabourg, fortement défendue, et toutes sortes de choses montaient dans le ciel ; il aurait été stupide d’aller dans cette direction. J’ai donc continué dans la direction prise par l’avion et, après seulement quelques mètres, j’ai disparu dans l’un de ces fossés. Heureusement, j’ai réussi à m’en extraire et, quinze ou vingt mètres plus loin, je suis tombé dans un autre. J’en suis sorti avec un peu plus de difficulté́ parce que mes vêtements étaient lourds d’eau et, bon sang, un peu plus loin, je suis encore tombé. Je mesure 1,65 m. Les fossés dans lesquels je suis tombé, en comptant les quelque 60 centimètres d’eau qu’ils contenaient, faisaient au maximum, je suppose, environ 1,20 mètre de profondeur. La seule chose que je pouvais attraper, c’étaient les mauvaises herbes robustes qui poussaient dans les fossés. Je n’avais rien d’autre à utiliser et j’étais stupéfait de constater que je pouvais prendre une poignée de ces herbes, tirer dessus, puis en saisir une autre poignée et tirer encore. On ne pense jamais que les mauvaises herbes ont une telle force, mais trois fois, ces herbes furent mon salut. Après cela, j’ai jeté́ mon accumulateur dans le fossé́ dont je venais de sortir. Fait intéressant, je ne rencontrai plus jamais de tranchée après cela ! Je ne me sentais pas perdu ; j’étais seul et je marchais dans la direction que l’avion avait suivie, m’attendant à rencontrer quelqu’un tôt ou tard. Il fallut longtemps avant que cela arrive ».
David « Dai » King, du 53e régiment d’artillerie légère aéroportée, était membre d’une équipe FOO (Forward Observation Officer) :
« Lorsque mon parachute s’ouvrit, je me suis retrouvé à osciller fortement et les suspentes étaient également entortillées. Me souvenant de la procédure, je me mis à donner des coups de pied comme un fou et tirai fortement sur les sangles avant de levage. Je pense que je contrôlais raisonnablement la situation lorsque, splash, j’atterris dans l’eau. Il faisait nuit noire. J’étais à plat sur le dos, tiré par ma voilure dans une eau profonde d’environ trente centimètres. En essayant de libérer mon harnais de parachute et de garder la tête hors de l’eau, je perdis mon pistolet-mitrailleur Sten. Après m’être libéré́ du parachute, je cherchai mon arme en vain. Mes yeux s’habituant à la lumière, je gagnai la terre ferme à pied dans l’eau. Beaucoup d’arbres : je compris que j’étais très loin de la zone de largage attribuée à la compagnie de QG de la 3e brigade parachutiste. Je n’avais ni radio, ni arme, ni petit sac, j’étais trempé jusqu’à la peau, je ne savais pas dans quelle direction aller, mais j’avais huit chargeurs de Sten dans mes poches ! Après un moment, j’entendis quelqu’un approcher. Quel soulagement lorsque j’entendis un « Punch » chuchoté. Je répondis rapidement « Judy ». Mon camarade était un officier. Il portait un Sten ainsi qu’une arme de poing, comme tous les officiers. Il me donna gentiment son arme lorsque je lui expliquai ma situation. N’étant qu’un artilleur, j’étais plus qu’heureux de le laisser décider de la direction à prendre. Finalement, nous rencontrâmes quelques paras, dont certains se dirigeaient vers ma destination, Le Mesnil. Je pense que la chance était de mon côté́ cette nuit-là̀ : non seulement on m’avait donné́ un Sten, mais je trébuchai sur un petit sac, qui se révéla appartenir à un sapeur aéroporté́. Dieu sait comment il était arrivé là ou ce qui était arrivé à son véritable propriétaire. Lorsque je l’ouvris quelques heures plus tard, je fus heureux de découvrir qu’il contenait les rations, en plus des besoins courants habituels. »
Le capitaine d’état-major John Woodgate, QG de la 3e brigade parachutiste :
« J’avais été largué à peu près au bon endroit, au milieu d’un champ. La première personne que je vis après le largage fut Terence Otway [CO du 9e bataillon parachutiste]. Nous nous aidâmes mutuellement à franchir les fossés. Nous continuâmes jusqu’à l’endroit où son bataillon se regroupait et où le major Allen Parry faisait clignoter une lampe. C’était mon ancien commandant de compagnie ; nous échangeâmes rapidement quelques mots, puis je partis chercher le quartier géneral de la brigade »
À l’étage supérieur de la guérite, le Canadien Balfour « Sinkor » Swim avait été placé en observateur pour surveiller le point fortifié. En bas, Fred Rudko scrutait également l’obscurité́ en direction du fossé antichar. Comme il y avait une seconde fenêtre donnant sur l’emplacement du canon, Swim y fut bientôt déplacé́ afin de tirer le meilleur parti de son bon jugement de terrain et de ses yeux perçants. Il donna au major des estimations de distance jusqu’à l’emplacement. Harold Croft était posté à l’une des fenêtres de l’étage :
« Le major MacLeod entra et s’assit quelques minutes. Je me levai et lui dis que j’allais sortir. Je ne sais vraiment pas pourquoi. Il me dit de faire attention et ce furent les dernières paroles que je l’entendis prononcer. Je sortis, là où se trouvaient certains des autres gars ».

Soudain, un grand éclair blanc jaillit de la position de l’emplacement et un obus perforant traversa directement le rez-de-chaussée de la guérite, entrant juste sous le niveau du plafond et ressortant par le mur à l’extrémité́ du bâtiment donnant sur la remise à charrettes. Au rez-de-chaussée, Rudko et deux autres hommes, Church et Mokelki, furent recouverts de poussière de maçonnerie, manquant de suffoquer. Égratignés et contusionnés, ils sortirent du bâtiment par une porte donnant sur l’allée. Cet évènement fut un énorme choc pour tout le monde, mais Murray MacLeod comprit alors qu’ils n’avaient pas affaire à une arme antichar d’infanterie, mais à un canon d’artillerie de campagne installé dans le point fortifié. Il envoya immédiatement son coureur chercher à l’étage la seule arme antichar dont ils disposaient, le PIAT. Son servant, le caporal Winslow Oikle, Balfour Swim et Peter Bismutka furent postés à l’étage. Le soldat Bob Carlton fut placé dans le fossé́ antichar afin de maintenir la liaison avec les autres fusiliers et les porteurs de munitions. Depuis la fenêtre ouverte, Oikle étudia la position et dit au major MacLeod qu’il pensait avoir de bonnes chances de toucher le canon dans son emplacement. Oikle positionna son PIAT, visa et tira. Une énorme explosion se produisit dans la zone de l’emplacement, mais, lorsque la poussière et les débris retombèrent, il apparut que le projectile avait atterri à quelques pieds en decà de la cible. Avant qu’Oikle puisse recharger, le canon ennemi répondit. Cette fois, un obus explosif pénétra dans le mur de la pièce de l’étage et enflamma les projectiles PIAT restants d’Oikle. Le sergent Dick MacLean avait rassemblé́ un petit groupe, comprenant le sergent « Mosher » MacPhee, et s’était dirigé vers le bâtiment.


Dick MacLean :
« Nous sommes arrivés à la guérite peu avant l’accident qui tua tant de monde. C’était une nuit terrible. Je me souviens de Bismutka courant partout avec le bras arraché, demandant qu’on l’achève. Il savait qu’il allait mourir. C’était une scène horrible ».
Le caporal John Ross :
« Le canon de 75 mm s’est mis à tirer et a percé des trous à travers tout le bâtiment, d’un bout à l’autre, parfaitement droit. On pouvait regarder dans le trou à une extrémité́ du bâtiment et voir directement à travers. Et l’un d’eux, malheureusement un obus explosif — ceux qui traversaient tous les murs étaient perforants — a frappé la pièce à l’étage où le major MacLeod et trois ou quatre de nos gars tiraient sur ce blockhaus. Vous vous souvenez que je vous ai dit que nous portions chacun une grenade de « 75 » sur le dos ? Eh bien, elles ont toutes explosé. Lorsqu’il y a une explosion par sympathie, elle fait exploser tous les autres explosifs. Cela les a tous réduits en morceaux. L’un des gars, par exemple, avait l’air de ramper hors d’un trou dans le plancher. Eh bien, ses jambes avaient disparu et son torse était resté posé sur le sol ».

Faisant preuve d’un courage extrême, un auxiliaire médical affecté à la compagnie « C », le soldat Peter Ducker, et un autre soldat, H. P. Sylvestre, entrèrent dans le bâtiment, désormais soumis à un feu intense. Des meubles brisés et des lits superposés étaient éparpillés dans la pièce détruite. Le lieutenant Walker et le caporal Oikle avaient été tués sur le coup et leurs restes étaient dispersés parmi un tas de gravats. Bismutka était grièvement blessé ; le major MacLeod l’était également, et une partie de la main du soldat Thompson, restée enroulée autour de la crosse de son fusil, avait été complètement sectionnée. Incroyablement, Swim avait été projeté́ dans le couloir de l’étage supérieur ; il était le seul homme de la pièce à avoir échappé́ à des blessures graves ou à la mort. Ils prodiguèrent au major MacLeod les soins médicaux qu’ils pouvaient et, ses blessures comprenant une grave plaie au visage, constatèrent que les autres étaient morts ou au-delà̀ de tout secours médical.

Le caporal John Ross vit le major MacLeod :
« Quelqu’un l’a transporté́ sur une civière en bas. Le plâtre des murs, le plâtre blanc, était tombé sur sa peau et il ressemblait à une statue, à une statue de marbre, et il était si jeune. Je crois qu’il venait d’avoir vingt-cinq ans ».
Harold Croft avait en fait rejoint les paras avec Peter Bismutka :
« C’était la première fois que je mesurais à quel point la guerre pouvait être atroce. Pete était un ami à moi et le major MacLeod était l’un des meilleurs officiers que j’aie connus, ainsi qu’un homme remarquable ».

Cette tragédie fut un coup terrible pour le petit groupe d’hommes de la compagnie « C ». Il n’y avait désormais plus aucun officier sur la position et « Mosher » MacPhee, le sergent le plus ancien, prit donc le commandement. MacPhee était un homme de caractère, courageux et résolu ; il maintint la situation sous contrôle en confirmant les positions des troupes présentes, avec pour objectif de maintenir l’ennemi sous pression jusqu’à l’aube, lorsque, espérait-on, du matériel plus lourd ou des hommes équipés de mortiers de 3 pouces arriveraient. La seule bonne nouvelle était que des membres du bataillon parachutiste canadien, avec des sapeurs et des éléments du QG de la brigade qui avaient été largués au-delà̀ de Varaville, avaient commencé́ à se rassembler dans le village et à prendre des positions défensives. Un groupe avait encerclé un blockhaus afin de contenir l’ennemi. Les Canadiens de ce groupe installèrent un QG dans le cimetière de l’église de Varaville. À l’extrémité́ sud de la DZ, il n’y avait eu aucun signe du commandant du 1er bataillon parachutiste canadien, le lieutenant-colonel George Bradbrooke.

Le lieutenant John Simpson, officier transmissions du 1er bataillon parachutiste canadien :
« Lorsque j’ai atterri, j’ai atterri dans un champ à côté d’une route et je ne savais pas où j’étais ; puis une fusée éclairante est montée — et voilà̀ où l’entrainement entre en jeu : une fusée est montée — et j’ai vu la silhouette d’une église et j’ai su exactement où j’étais. J’ai eu de la chance. Je n’étais pas très loin de l’endroit prévu, du rendez-vous proprement dit. Je suis donc arrivé au rendez-vous, mais lorsque nous y sommes arrivés, le commandant en second [le major Jeff Nicklin] était là, ainsi que des sections de la compagnie « A », un groupe de gars de l’ambulance et ainsi de suite ; puis finalement le colonel lui-même est arrivé́. Et c’était tout. Je pense que nous avons peut-être réuni vingt ou trente personnes ; c’est tout ce qui était arrivé au rendez-vous ».
Le lieutenant-colonel Bradbrooke avait atterri seul dans environ un mètre d’eau :
« Pour ma part, j’ai été largué à quelques kilomètres de la zone de largage, dans un marais près de la rivière Dives, et je suis arrivé́ au rendez-vous avec environ une heure et demie de retard, complètement trempé. En chemin, il avait rencontré́ son officier du renseignement et, ensemble, ils avaient atteint le rendez-vous. Dans le parc du château, le médecin canadien, le capitaine Colin Brebner, était resté étendu avec le bassin fracturé : Ma préoccupation devint alors de savoir comment faire parvenir mes fournitures assez essentielles au régiment. Heureusement, Bill Adams, mon ordonnance, qui n’avait pas réussi à s’orienter, trébucha dans la zone où je me trouvais et me trouva étendu là, complètement hors de combat. Je lui fis rassembler le sac de paquetage et mes autres affaires, qui étaient éparpillées autour de moi, et je lui fis mettre l’essentiel dans un seul sac, puis lui indiquai de se rendre au rendez-vous. Mes blessures n’étaient pas immédiatement douloureuses, mais j’avais commis une stupide erreur en le laissant partir sans me donner une injection de morphine, dont nous disposions en quantité́ suffisante. Chacun de nous avait un demi-gramme de morphine pour l’auto-administrassions. C’était un petit tube de produit, comme un tube de dentifrice, auquel était fixée une aiguille hypodermique scellée à l’intérieur. Il y avait dans l’aiguille un minuscule piston protégé́ qu’il fallait pousser jusqu’à briser le sceau, planter l’aiguille dans le bras, puis la retirer et la jeter. Je sortis ma trousse de pansement, qui contenait la seringue, et réalisai soudain qu’il me fallait deux mains pour perforer correctement le sceau. Je finis par retirer avec les dents le capuchon protecteur de la seringue, puis saisis avec mes dents le piston protégé́ et appuyai fermement contre le sceau ; après avoir déjà̀ remonté ma manche gauche, j’enfonçai l’aiguille dans la peau et pressai le tube. Immédiatement, je sentis du liquide couler sur mon avant-bras et compris que la seringue n’avait pas été perforée et que le tube avait éclaté́. A environ trois mètres se trouvait mon petit sac, contenant probablement une centaine de seringues, mais la douleur avait commencé́ et il m’était impossible de l’atteindre. Je me concentrai sur le fait de rester aussi immobile que possible, car je réalisais que l’attente pourrait être longue. Heureusement, il ne faisait pas froid et, en juin, je savais que les nuits étaient courtes. Je pensai : « Quelle façon de terminer ma carrière de parachutiste. » La douleur était plus forte au poignet gauche, qui était très déformé́, mais cette douleur et celle du bassin s’aggravèrent progressivement tout en restant supportables. Je n’étais pas particulièrement inquiet à l’idée d’être retrouvé, car, lors du briefing, je me souvenais qu’une section de la 224e ambulance de campagne (aéroportée) avait reçu pour mission d’établir un poste de secours régimentaire (RAP) à une courte distance de l’endroit où je gisais ».
Cependant, comme tous ceux qui avaient été largués sur la DZ « V », les membres de la 224e ambulance de campagne avaient été dispersés. L’un des membres de l’ambulance chargé d’installer le poste de pansement principal à Le Mesnil était le soldat Hugh Mowat, un homme grand, blond, très indépendant et étudiant dans la vie civile. Un collègue nommé Jansch sautait juste devant lui et, au moment de sauter, une embardée soudaine le projeta au sol. Jansch quitta le Dakota à quatre pattes, ce qui retarda la sortie du reste de la colonne.
Hugh Mowat :
« J’ai sauté́ en n° 14 dans la colonne du major Young [le commandant en second] et j’ai atterri dans un hêtre au bord d’un verger entre Petiville et La Rivière. Incapable d’atteindre le tronc pour descendre et me trouvant encore à une dizaine de mètres du sol, j’attendis de l’aide. Au bout d’une heure environ, de jeunes Français réussirent à me faire descendre sans me blesser. Ils m’indiquèrent une ferme, que l’on soupçonnait d’être un central téléphonique, car j’imaginais que les Britanniques auraient atteint ce point au cours de leur marche d’approche. Il y avait plusieurs personnes dans la campagne que je ne pouvais pas identifier. J’entendis deux fois des voix françaises. Vers 2 h 15, je rencontrai le caporal Prince [de l’ambulance] et un Canadien dans un fossé́ au bord de la route, près de la ligne de câbles électriques aériens. Après avoir discuté́ avec eux, je continuai seul le long de la petite route et m’approchai imprudemment d’une barrière de barbelés en travers de la route, où je fus aperçu et interpellé. Je ne pouvais pas comprendre la langue, mais ce n’était certainement pas du canadien comme je l’avais espéré́. Je commençai à reculer lentement sur la route pour rejoindre l’ombre des arbres, mais quelqu’un cria de nouveau et je pensai qu’il valait mieux avancer, après avoir annoncé mon identité́ en allemand. La sentinelle me fit signe de venir, me fouilla très sommairement et me conduisit à un abri enterré, dans lequel elle me dit d’entrer. L’accent curieux s’expliquait par le fait que tout le poste était tenu par des Russes, dont certains connaissaient peu l’allemand et dont quelques-uns semblaient ne pas le parler du tout. Les brassards de la Croix-Rouge semblaient faire office de laissez-passer et aucune hostilité́ ne me fut montrée, pas plus qu’aux autres prisonniers présents ».
Mowat avait été conduit dans le point fortifié. L’abri était à moitié rempli de deux couchettes superposées sur lesquelles reposaient des hommes blessés, et d’un lit métallique à boutons de laiton sur lequel était allongé l’officier russe commandant le point fortifié :
« Dans l’abri se trouvaient le lieutenant Arril, du 1er bataillon parachutiste canadien. Il avait une blessure assez grave à la cuisse droite et, ayant déjà̀ reçu de la morphine et un pansement, était apparemment endormi sur la couchette inferieure dans un coin sombre. Il y avait aussi un sergent canadien et deux autres Canadiens, un soldat du 9e bataillon parachutiste et le caporal MacKechnie, de la 224e ambulance de campagne (aéroportée), qui avait atterri dans les barbelés entourant la position russe et souffrait d’une blessure par balle au bras droit. Il avait assez mal, mais la blessure ne semblait pas grave. Deux civils français, un jeune fermier et son ouvrier, qui avaient été arrêtés et placés temporairement en détention alors qu’ils allaient vérifier si les parents du fermier, dans un village voisin, allaient bien, semblaient d’abord se méfier de moi, mais c’était en réalité́ à cause de leur peur des Russes. Plus tard, ils parlèrent assez librement. Un lieutenant russe nommé Yiess commandait la position. Il avait été blessé à l’épaule droite et respirait également avec difficulté́. Il parlait à peine et était manifestement très malade. Le lieutenant Arril pensait que lui et l’officier russe étaient responsables des blessures l’un de l’autre. Environ cinq soldats russes, dont l’ordonnance de l’officier, un garçon de dix-neuf ans, un homme du service de premiers secours assez peu compétent, un jeune homme souffrant beaucoup parce qu’il avait perdu un doigt et deux autres soldats, complétaient le groupe ».
Dans tous les champs entourant la DZ « V » et dans la zone inondée à l’est, les sapeurs, les paras et les hommes de santé continuaient d’essayer de comprendre où ils se trouvaient, dans l’espoir d’atteindre leurs rendez-vous.

