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« Si quelque chose devait m’arriver » La dernière lettre du soldat Leslie Abram Neufeld, 1er bataillon de parachutistes canadien

Traduction et reproduction de l’article de Siân Price Publié par Scholars Commons @ Laurier, 2015

 

Il y a un peu plus de trois ans, j’ai commencé à travailler avec une collègue, Siobhan McClelland, sur un documentaire radiophonique. Il devait prendre la forme d’un montage de lettres d’adieu écrites par des soldats — projet inspiré en partie par une lettre que l’oncle de Siobhan avait écrite avant d’être envoyé en Irlande du Nord, et en partie par un article de journal consacré à des lettres de ce type envoyées depuis l’Irak et l’Afghanistan.

J’avais grandi avec une passion pour l’histoire militaire et réalisé plusieurs émissions consacrées à ce sujet. Ce projet a donc immédiatement éveillé mon intérêt. Au cours des trois années qui ont suivi, il m’a totalement absorbée.

J’ai découvert que les lettres d’adieu avaient une histoire beaucoup plus ancienne que je ne l’imaginais et que, depuis des siècles, des soldats écrivaient ces lettres poignantes. Cela m’a conduite dans un voyage à travers le monde, dans des archives, des musées, des centres militaires et auprès de familles, à la recherche de lettres d’adieu — ou de lettres écrites « au cas où je mourrais » — et des histoires des hommes qui les avaient rédigées.

Ce fut un voyage difficile et profondément émouvant. Beaucoup de ces lettres n’avaient jamais été destinées à être rendues publiques et la plupart des hommes espéraient ardemment qu’elles n’auraient jamais à être lues. En les découvrant, on pénètre dans leurs pensées et leurs émotions les plus intimes, exprimées dans des circonstances parmi les plus inimaginables et les plus éprouvantes.

Rencontrer les familles et être présente lorsqu’elles revivaient leur perte fut à la fois une expérience bouleversante et profondément enrichissante. Toutes parlaient de la lettre d’adieu non seulement comme d’un objet inestimable, mais comme d’un lien matériel avec l’être aimé. Toucher cette feuille de papier, c’était, d’une certaine manière, toucher encore la personne disparue.

La possibilité de parler avec un proche encore vivant constituait également un moyen précieux de mieux comprendre le caractère et la personnalité de ces hommes. J’ai eu la chance d’entrer en contact avec la famille du soldat canadien Leslie Abram Neufeld, tragiquement tué le jour J, le 6 juin 1944. Le Musée canadien de la guerre avait attiré mon attention sur les lettres de Leslie conservées dans ses archives. Le musée m’a ensuite mise en relation avec son frère Edward, qui s’est montré extrêmement généreux en partageant son temps, ses souvenirs et ses photographies.

Né le 17 janvier 1922 dans une petite maison en rondins, Leslie était le troisième fils d’Anna et d’Henry Neufeld, un producteur de semences spécialisé et réputé. Il grandit dans une ferme du district de Lost River, en Saskatchewan, au sein d’une communauté mennonite de pionniers. Sa famille comptait neuf enfants.

Lorsqu’il ne travaillait pas à la ferme, Leslie pratiquait avec passion la gymnastique, promettait de devenir un poète et aimait chanter. Après ses études secondaires, il travailla comme employé dans un magasin.

Le 13 janvier 1942, Leslie suivit ses deux frères aînés, Leonard et Richard, et s’engagea dans l’armée canadienne. À cette époque, la plupart des jeunes hommes de la communauté se portaient volontaires, considérant simplement que c’était la chose à faire.

Il rejoignit le Royal Canadian Army Medical Corps et arriva en Grande-Bretagne sur le même navire que son frère Leonard. Lorsque l’armée canadienne lança un appel aux volontaires pour constituer le 1st Canadian Parachute Battalion, en février 1944, Neufeld se porta avec enthousiasme candidat.

Entre février et mai 1944, son unité suivit un entraînement intensif au parachute britannique de type X — qui ne possédait pas de parachute de secours et était conçu pour être utilisé à une altitude beaucoup plus faible — ainsi qu’au mortier, à la mitrailleuse, au tir antichar et aux transmissions radio.

Les hommes devenaient une unité parfaitement entraînée et prête au combat. Ils savaient qu’une véritable opération était imminente.

Le 24 mai 1944, l’unité se rendit à Down Ampney, dans les Cotswolds anglais, où elle reçut son briefing sur « Operation Overlord », plus connue sous le nom de Débarquement.

La compagnie C de Neufeld devait constituer la première compagnie canadienne à être parachutée en Normandie, dans la nuit du 5 juin 1944. En réalité, la compagnie devait partir le 4 juin, mais l’invasion fut reportée au dernier moment.

Durant cette attente angoissante, Leslie écrivit une lettre d’adieu à sa famille.

« Chers parents, frères et sœurs,

Je dispose de très peu de temps pour écrire. Cependant, je dois vous adresser quelques mots simplement pour vous faire savoir comment les choses se passent.

Tout d’abord, merci mille fois pour les cigarettes, les colis et les lettres.

J’ai reçu ta lettre, Papa, il y a seulement un jour. Par erreur, j’ai également reçu les cigarettes de Len.

Désolé, Maman, de ne pas avoir le temps de répondre maintenant à toutes tes questions.

Papa, le moment tant attendu est arrivé : l’invasion de la France. Oui, j’en fais partie. Je serai parmi les cent premiers Canadiens à être parachutés. Nous connaissons parfaitement notre mission. Nous avons été entraînés à toutes les conditions et à toutes les circonstances. Nous avons de bonnes chances.

Je ne suis pas certain, mais je pense que Len nous rejoindra quelques jours plus tard.

Devenir parachutiste était entièrement mon choix. Je n’ai aucun rapport avec le service médical. Ce travail est dangereux,

très dangereux. Si quelque chose devait m’arriver, ne soyez ni tristes ni accablés par le chagrin, mais dites-vous : “Il a servi son pays de toutes ses forces.”

C’est dans cet état d’esprit que je pars au combat.

Et que l’on sache que la ville de Nipawin a fait sa part pour gagner la guerre.

Je suis pleinement convaincu que je reviendrai et, avec la force et la protection de Dieu, je suis certain qu’Il me guidera à travers tous les dangers. Ma confiance est en Dieu.

Votre fils qui vous aime,

Leslie »

 

 

 

 

Leslie et ses soeurs

 

 

 

Juste avant minuit, le 5 juin 1944, la compagnie de Neufeld décolla de l’aérodrome de Harwell à bord de douze bombardiers Albemarle. La compagnie C devait mener une opération clandestine consistant à être parachutée sur Varaville, tandis qu’un chasseur-bombardier Mosquito effectuait une attaque nocturne à basse altitude afin de permettre aux soldats d’atterrir sans être détectés par l’ennemi.

Le peloton de Leslie reçut l’ordre de lancer un assaut direct contre une position allemande retranchée ainsi que contre son canon antichar.

Les hommes ne devaient pas dormir et devaient progresser vers Varaville pendant les premières heures du jour, afin de s’emparer du dépôt où les Allemands étaient solidement retranchés.

Au cours du parachutage, les hommes et le matériel furent largement dispersés, ne laissant aux soldats que leurs armes légères.

À six heures du matin, le 6 juin, le soldat Neufeld se trouvait avec le caporal Oikle au château de Varaville. Avec la seule arme dont ils disposaient — un PIAT — ils ouvrirent le feu sur l’ennemi.

Malheureusement, le projectile tomba trop court. L’ennemi riposta avec un obus explosif dont les éclats pénétrèrent dans le mur du château et firent exploser les charges de PIAT restantes d’Oikle.

Le soldat Neufeld fut tué sur le coup et enseveli sous un amas de pierres. Il avait 21 ans.

La lettre de Neufeld parvint à ses parents après que ceux-ci eurent reçu le télégramme leur annonçant la mort de Leslie.

Le télégramme fut un coup terriblement douloureux. Son frère Edward se souvenait : « C’est la seule fois où j’ai vu mon père pleurer. »

 

Leslie et son frère Edouard

Sa mère, anéantie et plongée dans un profond désespoir, ne trouva de réconfort que dans sa foi religieuse.

La lettre n’effaça pas la douleur. Mais, comme le rappela Edward, elle permit à Leslie de faire entendre sa voix et de laisser son esprit entrer dans la maison, alors qu’il était encore si proche du jour de sa mort.

Elle fut pour ses parents et pour toute la famille « un baume précieux qui les aida à vivre avec l’amère réalité de sa mort. C’était comme si sa voix était toujours là. Elle a immensément enrichi le souvenir que nous avons gardé de lui. »

 

Leslie

La mère de Leslie, qui vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, conserva précieusement sa mémoire et, chaque année jusqu’à sa mort, déposa une couronne au cénotaphe local en son souvenir.

Edward Neufeld estimait que Leslie avait écrit cette lettre d’adieu parce que leur famille était très unie, tous ayant grandi ensemble dans la ferme familiale. Pendant la guerre, les frères et leurs parents avaient échangé de nombreuses lettres, et Leslie avait parfaitement conscience du danger qui entourait l’opération du Jour J.

« Il souhaitait probablement que ses parents aient un dernier message de sa part, juste au cas où. Une sorte d’adieu. Et il voulait surtout les rassurer en leur disant qu’il plaçait son destin entre les mains de Dieu. Leslie savait certainement que sa mère, chrétienne profondément croyante, aurait voulu entendre cela. »

La lettre d’adieu devint un précieux héritage familial. Tous pouvaient la conserver, la relire et, à travers elle, retrouver un peu de proximité avec Leslie.

Plus de soixante ans plus tard, ses mots témoignent encore de l’optimisme, de la fidélité et du stoïcisme de tant de jeunes hommes morts pendant cette guerre.

La lettre de Leslie fut l’une des plus de soixante-dix lettres reproduites intégralement dans le livre consacré aux lettres d’adieu, depuis les guerres napoléoniennes jusqu’aux conflits d’Irak et d’Afghanistan, en passant par la guerre de Sécession américaine, les guerres zouloues et des Boers, les deux guerres mondiales, ainsi que le conflit des Malouines.

J’y ai présenté des lettres écrites par des hommes de différents grades et de différentes nationalités. Toutes ces lettres d’adieu étaient unies par un même message d’amour — les simples mots « Je vous aimerai toujours » résumant parfois toute une vie de souvenirs en une seule phrase.

Mais chaque conflit produisit des lettres marquées par des thèmes différents.

Celles de l’époque napoléonienne vibraient de l’exaltation d’une mort glorieuse au service d’une cause noble.

Les lettres de la guerre de Sécession américaine étaient imprégnées de patriotisme et de religiosité : les hommes affrontaient la mort avec lucidité et fierté, convaincus que celle-ci les rapprocherait de Dieu.

Les lettres victoriennes des guerres zouloues et des Boers incarnaient le célèbre stiff upper lip britannique : elles étaient sobres, impersonnelles et factuelles.

Les deux guerres mondiales donnèrent naissance à des lettres exprimant des convictions passionnées sur la cause défendue et un ardent désir que la mort ne soit pas vaine. Les hommes y exprimaient très souvent l’espoir de laisser derrière eux un monde meilleur pour les générations futures.

À l’époque moderne, les lettres d’adieu reflètent l’évolution des motivations qui conduisent les hommes à la guerre. Elles mettent davantage l’accent sur l’amour du métier et la camaraderie, ainsi que sur la grande fierté d’avoir accompli correctement sa mission, mais moins sur l’enthousiasme pour la cause elle-même.

Il m’a été impossible de choisir une lettre préférée. Elles sont toutes profondément émouvantes et offrent un témoignage exceptionnel et unique de ce que ressentaient et pensaient ces hommes.

En écrivant ce livre, je souhaitais dépasser les froides statistiques de la guerre et mettre au premier plan les histoires humaines.

En faisant cela, j’espère avoir rendu, à ma petite échelle, hommage aux hommes tombés au combat — parmi eux, le soldat Leslie Neufeld.

Siân Price

Sian Price est une productrice de télévision et de radio primée. Parmi ses réalisations figurent notamment Time Team et Coal House.

Elle est titulaire d’une licence (BA) en histoire de l’Université de Warwick et d’un master (MA) en archivistique cinématographique de l’Université d’East Anglia.

Cet article est adapté de son premier ouvrage, If You’re Reading This…: Last Letters from the Front Line (« Si vous lisez ceci… : dernières lettres du front »), publié en 2011 par Pen and Sword Books.

Le documentaire radiophonique de BBC Radio 4 à l’origine de ce livre a reçu un New York World Radio Award dans la catégorie Histoire.